Valendra : épisodes 1-6

1. Je suis Dave

   Sa longue cape blanche flottait au grès de la douce brise de Valendra. Du haut de la plus haute tour de la ville, il voyait tout. Il pouvait voir les flammes s’élever au-dessus d’une petite maison de campagne, le sang dans les quartiers russes, les bouches d’égout renfermant toute une flopé de brigands de toutes sortes, la peur des habitants… Perché tout en haut de la ville, il réfléchissait. Il se demandait comment faire pour ramener la paix dans ce monde tourmenté, comme remettre en ordre la folie. Il trouverait, il n’était pas n’importe qui, sa cape blanche l’attestait.

De celle-ci, seul son nez aquilin dépassait, tout le reste de son visage étant dissimulé sous sa capuche. Son identité resterait secrète auprès des habitants de la ville qu’il observait depuis déjà trois mois du haut de cette tour, sans faire le moindre bruit, le moindre geste, attendant simplement son heure. Elle viendrait.

Ce n’est qu’au terme de ces trois moins qu’il décida d’entrer en lice. Il leva alors les deux bras au ciel, et s’exclama :

« Dave est la lumière, Dave est l’ombre. Dave est l’homme, Dave est l’animal. Il est le ciel comme la terre, l’eau comme le feu, le cœur comme le bras. Il représente l’amour et la haine, la lucidité et la folie. Dave possède une force incommensurable mais il est plus faible qu’un poulet mort. Il est né avant son père, alors que sa mère était encore vierge, sauf qu’il n’est né de rien. Il est drôle en faisant pleurer. Il sait voler en vivant sous terre. Dave ne connais pas grand-chose alors qu’il connaît l’encyclopédie sur le bout des doigts.  Dave est un romancier célèbre mais il regrette de n’avoir pas pu apprendre à lire. Il est le balai et l’aspirateur, l’aiguille et le pull, le caleçon et la paire de chaussettes décolorés. Il est l’alpha et l’oméga. Dave est un homme surpuissant qui se fait des entorses en soulevant des carottes. Dave… Il est Dave… Nous sommes Dave… Qui est Dave ? Qui est ce dieu incontestablement au-dessus de toute puissance humain ? Existe-t-il réellement ? N’est-il qu’un simple mirage ? Où est Dave ? Caché sous un tas de foin ou sous une montagne de pierre ? Se trouve-t-il au bar ou à l’église ? Superbe Dave… Je le vénère, il est beau malgré sa laideur. Il est fort malgré sa faiblesse. Il est dieu malgré son humanité. On ne peut atteindre la cheville de Dave qu’en la touchant du doigt. On ne peut tuer Dave qu’en essayant d’être Dave. Mais personne n’est Dave, pas vraiment. Car il est le début et la fin d’une histoire qui commence en haut de la plus haute tour de Valendra, car il est le personnage principal et à la fois l’apparition sans intérêt du film de cette grande épopée. Dave est tout, et je suis Dave. »

Il a ouvert ses deux bras, a fait un pas en avant, et a chuté du haut de la tour, sur plusieurs kilomètres de haut.

2. Explosions

   Et tout partis en fumée au travers de la rue principale des faubourgs.

Vladimir plaqua sa main droite devant son visage et serra contre son torse le canon de son fusil. Près de lui, il sentit voler des amas de débris provenant des pavés de la ruelle et se demanda à quel point la bombe d’Igor avait fait effet. Au fond de lui, le communiste russe espérait que le palais du prince eut été touché et que ce dernier fut mort dans l’explosion. Cette pensée l’enflamma et, une fois de plus, réveilla au fond de lui son esprit révolutionnaire. Sa bouche s’ouvrit, et il cria :

« Pour la Révolution ! Pour le peuple ! »

À ces mots, des hourras répondirent dans son dos. Le peuple était derrière lui et aucun de tous ses partisans ne le lâcherait à moins de mourir. Il sentait la victoire poindre à l’horizon et, dans cette nappe de fumée, il pouvait presque distinguer au sol les formes des corps des soldats princiers morts sous leurs coups de feu. Et cela le faisait particulièrement jouir intensément.

« Hourra ! Hourra ! Hourra ! répéta le peuple dans son dos.

— Pour nous ! »

C’était la voix d’Igor qui venait de percer la brume à ses côtés. Igor… Il était donc vivant lui aussi malgré les coups de feu qui avaient balayés leurs lignes de parts en parts. Savoir que son second se mouvait près de lui et respirait remonta le moral de Vladimir ; la victoire était encore plus proche qu’à la seconde précédente, plus sûre encore que lorsque la bombe d’Igor avait envoyé sur le pavé une trentaine de gardes princiers armés jusqu’aux dents.

L’explosion avait émut Vladimir au point de lui faire couler une petite larme le long de sa joue, au point de remplir son cœur d’un sentiment de bien-être intense. Elle était le signe de leur victoire et leur donnait accès au palais. Si tout se passait bien, le prince aurait la gorge tranchée dans moins d’une heure.

« Vladimir ? »

Le communiste sentit une main secouer vivement sa manche afin de l’interpeller. Il se retourna pour se retrouver face au visage de son second qu’il savait là mais ne voyait pas à cause de la poussière qu’avait soulevée l’explosion.

« Notre plan a parfaitement fonctionné, continua-t-il, la porte vers le palais nous ait ouverte. Il faut profiter de la brume pour entrer dans les jardins et massacrer furtivement les soldats restants. Le régiment pourvu de lunettes thermiques est paré à être envoyé. Il ne nous manque que votre ordre. La nouvelle ère de Valendra va pouvoir commencer. »

Vladimir se gratta le menton et attendit pour répondre l’espace d’une dizaine de secondes comme pour faire durer le plaisir que lui procurait le sentiment de victoire qui l’envahissait. Enfin, il releva la tête, et s’adressa à son second.

« Igor, dans combien de temps se propagera le nuage de poussière ?

— Dans une dizaine de minutes, s’empressa de répondre l’intéressé.

— Exactement le temps qu’il nous faut pour pénétrer dans le palais et prendre le contrôle de toute la ville. Cette bombe, Igor, c’était de l’excellent travail. »

Le second ne répondit rien, probablement touché par le compliment ou trop modeste pour oser dire quoi que ce soit. Devant son mutisme, le chef des communistes se lança à nouveau, les poings serrés en signe de victoire.

« Vous serez promu une fois tout cela terminé au rang de ministre de Valendra. Ce poste est fait pour vous, Igor.

— Merci, chef. Dois-je envoyer les troupes dès maintenant ?

— Oui, Igor, allez-y. C’est le moment de rendre au peuple ce qui appartient au peuple. C’est en ce jour que nous changeons le destin du monde. »

Le silence retomba alors sur la ruelle qu’un nuage de poussière plongeait dans le noir puis un homme appuya sur son talkie-walkie et donna l’ordre de foncer sur le palais sans faire le moindre survivant.

Oui, pensa Vladimir en lui-même, une nouvelle ère commençait bel et bien en cette rue. Et le plus beau dans tout cela était qu’il en était le créateur.

3. Sous la ville

   Ils étaient tous là, parfait. Les trolls de la section numéro trente, les orcs de la quarante, et toutes les autres créatures des égouts de la ville étaient venus à lui pour entendre son discours. Toute cette assemblée de monstres, d’animaux infirmes, et de tant de renégats délaissés au fond d’un trou ou traqués par la justice ou par des âmes vengeresses se tenaient face à lui en cette douce matinée dont ils ne voyaient même pas le soleil.

De son œil vert unique, le chef des bandits parcourut son armée de brigands qui ne rêvaient que d’une seule chose : voir éclater une révolution et se venger de cette société qui les avait jetés au fond d’un trou. Sous sa longue écharpe qu’il avait comme à son habitude noué autour de sa tête, le leader des égouts voyait bouillonner en chacun de ces cœurs une envie de destruction plus intense et forte que n’importe quelle force présente en cette ville. Ils voulaient tous le même changement et désiraient tous sans exception voir tomber le pouvoir et contempler la légendaire Valendra pleine de bandits et de pourceaux infâmes. Ils la voulaient mortes, les maisons en feu et les bonnes femmes pleines d’argent poignardées sur les landaus de leurs nourrissons grassement nourris dont avec le sang ils auraient repeint les murs du palais princier. Ce que voulait cette troupe de vauriens était le chaos, le règne du mal. Déjà, devant lui, et avant même qu’il eut ouvert la bouche, Hector voyait les longs couteaux de chacun sortis de leurs fourreaux et prêts à aller trancher des gorges à la surface de la Terre. Ils étaient impatients de sortir dehors et de semer la destruction dans le cœur d’un millier d’innocents.

Combien étaient-ils à avoir été chassés dans le fond des égouts sans autres ressources qu’un long couteau que chacun avait précieusement gardé près de lui comme le plus cher des trésors dans l’attente du jour où il s’en servirait pour poignarder l’homme qui l’avait auparavant précipité dans cet enfer. Tous avaient encore ce couteau et tous étaient hors de soit à l’idée de pouvoir enfin détruire ce monde cruel. Mais de toutes les créatures qui se trouvaient en face de lui, l’une d’elle était à coup sûr bien plus surexcitées que les autres à l’idée d’aller trancher des êtres innocents et de reprendre le contrôle de la ville.

Barkunz se tenait droit dans l’un des coins de la pièce principale du refuge du chef des bandits dans les égouts. Ses dents pointues comme des rasoirs et aussi grandes que des épées dépassaient de chaque côtés de sa bouche qui se tordait en un rictus. Toute sa peau aussi verte que la vase des marais se tendait sous l’effet de ses muscles qui se tendaient sous sa colère, sous son envie plus que dévorante de remonter à la surface pour dégommer, de cette fabuleuse hache accrochée dans son dos et qu’il avait forgé lui-même avec les dents de certains de ses compères qu’il avait tué, au moins une centaine de pauvres êtres humains. Le colosse orc de deux mètres cinquante était impatient de se précipiter à l’assaut de la ville.

C’est devant ses yeux pleins de rage qu’Hector se décida à prononcer le discours qu’il avait préparé pour l’occasion.

« Mes frères, mes sœurs. Il est temps pour nous de remonter à la surface, je crois que j’ai été clair ses derniers mois à propos de cette décision que vous connaissez déjà. J’ai en effet fait vrombir de nouveau les forges des égouts que les trolls et les orcs créèrent il y a de cela trois ans et fait sortir de ces flammes une centaine d’armes à feu et des munitions pour tous. Là-haut, ils ont des armes plus perfectionnées que les nôtres. Au-dessus de nos têtes, ces hommes sont prêts à nous accueillir le sourire aux lèvres en pensant nous détruire tous à la fois d’une simple bombe, d’une rafale de balles venue du ciel, ou d’un tir de tank. Mais ce que ne savent pas ces hommes de là-haut, c’est que nous pourrissons pour certains de nous depuis une trentaine d’années sous leurs pieds, il regarda Barkunz en disant cela et lui lança un sourire qu’il lui rendit du coin des lèvres. Cela fait maintenant trente ans que les premiers d’entre nous sommes descendus ici les menottes aux mains dans le but d’y mourir. Ils voulaient que nous crevions ici comme des rats mais, même si de ceux qui m’ont désignés à notre arrivée ici comme chef, il n’en reste presque plus, nous sommes toujours là dans une unité parfaite et prêt à tout saccager. Mes frères, mes sœurs, aujourd’hui, et sans attendre, nous allons marcher sur Valendra et rendre notre propre justice. C’est maintenant que nous entamons un nouveau chapitre de notre histoire. Et moi, Hector, chef des brigands de Valendra qui depuis trente ans vous aide à vivre, vais mener notre peuple vers la victoire comme je le fait depuis des années ! »

Il leva sa patte vers le ciel afin de stimuler les troupes et mettre fin à son discours sous les hourras de milliers de renégats. Sous son bandana, le chat noir cligna du seul œil vert qui lui restait en souriant. Il venait d’accomplir ce qui mettrait en route le nouveau départ de son peuple.


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1. Je suis Dave

   Sa longue cape blanche flottait au grès de la douce brise de Valendra. Du haut de la plus haute tour de la ville, il voyait tout. Il pouvait voir les flammes s’élever au-dessus d’une petite maison de campagne, le sang dans les quartiers russes, les bouches d’égout renfermant toute une flopé de brigands de toutes sortes, la peur des habitants… Perché tout en haut de la ville, il réfléchissait. Il se demandait comment faire pour ramener la paix dans ce monde tourmenté, comme remettre en ordre la folie. Il trouverait, il n’était pas n’importe qui, sa cape blanche l’attestait.

De celle-ci, seul son nez aquilin dépassait, tout le reste de son visage étant dissimulé sous sa capuche. Son identité resterait secrète auprès des habitants de la ville qu’il observait depuis déjà trois mois du haut de cette tour, sans faire le moindre bruit, le moindre geste, attendant simplement son heure. Elle viendrait.

Ce n’est qu’au terme de ces trois moins qu’il décida d’entrer en lice. Il leva alors les deux bras au ciel, et s’exclama :

« Dave est la lumière, Dave est l’ombre. Dave est l’homme, Dave est l’animal. Il est le ciel comme la terre, l’eau comme le feu, le cœur comme le bras. Il représente l’amour et la haine, la lucidité et la folie. Dave possède une force incommensurable mais il est plus faible qu’un poulet mort. Il est né avant son père, alors que sa mère était encore vierge, sauf qu’il n’est né de rien. Il est drôle en faisant pleurer. Il sait voler en vivant sous terre. Dave ne connais pas grand-chose alors qu’il connaît l’encyclopédie sur le bout des doigts.  Dave est un romancier célèbre mais il regrette de n’avoir pas pu apprendre à lire. Il est le balai et l’aspirateur, l’aiguille et le pull, le caleçon et la paire de chaussettes décolorés. Il est l’alpha et l’oméga. Dave est un homme surpuissant qui se fait des entorses en soulevant des carottes. Dave… Il est Dave… Nous sommes Dave… Qui est Dave ? Qui est ce dieu incontestablement au-dessus de toute puissance humain ? Existe-t-il réellement ? N’est-il qu’un simple mirage ? Où est Dave ? Caché sous un tas de foin ou sous une montagne de pierre ? Se trouve-t-il au bar ou à l’église ? Superbe Dave… Je le vénère, il est beau malgré sa laideur. Il est fort malgré sa faiblesse. Il est dieu malgré son humanité. On ne peut atteindre la cheville de Dave qu’en la touchant du doigt. On ne peut tuer Dave qu’en essayant d’être Dave. Mais personne n’est Dave, pas vraiment. Car il est le début et la fin d’une histoire qui commence en haut de la plus haute tour de Valendra, car il est le personnage principal et à la fois l’apparition sans intérêt du film de cette grande épopée. Dave est tout, et je suis Dave. »

Il a ouvert ses deux bras, a fait un pas en avant, et a chuté du haut de la tour, sur plusieurs kilomètres de haut.

2. Explosions

   Et tout partis en fumée au travers de la rue principale des faubourgs.

Vladimir plaqua sa main droite devant son visage et serra contre son torse le canon de son fusil. Près de lui, il sentit voler des amas de débris provenant des pavés de la ruelle et se demanda à quel point la bombe d’Igor avait fait effet. Au fond de lui, le communiste russe espérait que le palais du prince eut été touché et que ce dernier fut mort dans l’explosion. Cette pensée l’enflamma et, une fois de plus, réveilla au fond de lui son esprit révolutionnaire. Sa bouche s’ouvrit, et il cria :

« Pour la Révolution ! Pour le peuple ! »

À ces mots, des hourras répondirent dans son dos. Le peuple était derrière lui et aucun de tous ses partisans ne le lâcherait à moins de mourir. Il sentait la victoire poindre à l’horizon et, dans cette nappe de fumée, il pouvait presque distinguer au sol les formes des corps des soldats princiers morts sous leurs coups de feu. Et cela le faisait particulièrement jouir intensément.

« Hourra ! Hourra ! Hourra ! répéta le peuple dans son dos.

— Pour nous ! »

C’était la voix d’Igor qui venait de percer la brume à ses côtés. Igor… Il était donc vivant lui aussi malgré les coups de feu qui avaient balayés leurs lignes de parts en parts. Savoir que son second se mouvait près de lui et respirait remonta le moral de Vladimir ; la victoire était encore plus proche qu’à la seconde précédente, plus sûre encore que lorsque la bombe d’Igor avait envoyé sur le pavé une trentaine de gardes princiers armés jusqu’aux dents.

L’explosion avait émut Vladimir au point de lui faire couler une petite larme le long de sa joue, au point de remplir son cœur d’un sentiment de bien-être intense. Elle était le signe de leur victoire et leur donnait accès au palais. Si tout se passait bien, le prince aurait la gorge tranchée dans moins d’une heure.

« Vladimir ? »

Le communiste sentit une main secouer vivement sa manche afin de l’interpeller. Il se retourna pour se retrouver face au visage de son second qu’il savait là mais ne voyait pas à cause de la poussière qu’avait soulevée l’explosion.

« Notre plan a parfaitement fonctionné, continua-t-il, la porte vers le palais nous ait ouverte. Il faut profiter de la brume pour entrer dans les jardins et massacrer furtivement les soldats restants. Le régiment pourvu de lunettes thermiques est paré à être envoyé. Il ne nous manque que votre ordre. La nouvelle ère de Valendra va pouvoir commencer. »

Vladimir se gratta le menton et attendit pour répondre l’espace d’une dizaine de secondes comme pour faire durer le plaisir que lui procurait le sentiment de victoire qui l’envahissait. Enfin, il releva la tête, et s’adressa à son second.

« Igor, dans combien de temps se propagera le nuage de poussière ?

— Dans une dizaine de minutes, s’empressa de répondre l’intéressé.

— Exactement le temps qu’il nous faut pour pénétrer dans le palais et prendre le contrôle de toute la ville. Cette bombe, Igor, c’était de l’excellent travail. »

Le second ne répondit rien, probablement touché par le compliment ou trop modeste pour oser dire quoi que ce soit. Devant son mutisme, le chef des communistes se lança à nouveau, les poings serrés en signe de victoire.

« Vous serez promu une fois tout cela terminé au rang de ministre de Valendra. Ce poste est fait pour vous, Igor.

— Merci, chef. Dois-je envoyer les troupes dès maintenant ?

— Oui, Igor, allez-y. C’est le moment de rendre au peuple ce qui appartient au peuple. C’est en ce jour que nous changeons le destin du monde. »

Le silence retomba alors sur la ruelle qu’un nuage de poussière plongeait dans le noir puis un homme appuya sur son talkie-walkie et donna l’ordre de foncer sur le palais sans faire le moindre survivant.

Oui, pensa Vladimir en lui-même, une nouvelle ère commençait bel et bien en cette rue. Et le plus beau dans tout cela était qu’il en était le créateur.

3. Sous la ville

   Ils étaient tous là, parfait. Les trolls de la section numéro trente, les orcs de la quarante, et toutes les autres créatures des égouts de la ville étaient venus à lui pour entendre son discours. Toute cette assemblée de monstres, d’animaux infirmes, et de tant de renégats délaissés au fond d’un trou ou traqués par la justice ou par des âmes vengeresses se tenaient face à lui en cette douce matinée dont ils ne voyaient même pas le soleil.

De son œil vert unique, le chef des bandits parcourut son armée de brigands qui ne rêvaient que d’une seule chose : voir éclater une révolution et se venger de cette société qui les avait jetés au fond d’un trou. Sous sa longue écharpe qu’il avait comme à son habitude noué autour de sa tête, le leader des égouts voyait bouillonner en chacun de ces cœurs une envie de destruction plus intense et forte que n’importe quelle force présente en cette ville. Ils voulaient tous le même changement et désiraient tous sans exception voir tomber le pouvoir et contempler la légendaire Valendra pleine de bandits et de pourceaux infâmes. Ils la voulaient mortes, les maisons en feu et les bonnes femmes pleines d’argent poignardées sur les landaus de leurs nourrissons grassement nourris dont avec le sang ils auraient repeint les murs du palais princier. Ce que voulait cette troupe de vauriens était le chaos, le règne du mal. Déjà, devant lui, et avant même qu’il eut ouvert la bouche, Hector voyait les longs couteaux de chacun sortis de leurs fourreaux et prêts à aller trancher des gorges à la surface de la Terre. Ils étaient impatients de sortir dehors et de semer la destruction dans le cœur d’un millier d’innocents.

Combien étaient-ils à avoir été chassés dans le fond des égouts sans autres ressources qu’un long couteau que chacun avait précieusement gardé près de lui comme le plus cher des trésors dans l’attente du jour où il s’en servirait pour poignarder l’homme qui l’avait auparavant précipité dans cet enfer. Tous avaient encore ce couteau et tous étaient hors de soit à l’idée de pouvoir enfin détruire ce monde cruel. Mais de toutes les créatures qui se trouvaient en face de lui, l’une d’elle était à coup sûr bien plus surexcitées que les autres à l’idée d’aller trancher des êtres innocents et de reprendre le contrôle de la ville.

Barkunz se tenait droit dans l’un des coins de la pièce principale du refuge du chef des bandits dans les égouts. Ses dents pointues comme des rasoirs et aussi grandes que des épées dépassaient de chaque côtés de sa bouche qui se tordait en un rictus. Toute sa peau aussi verte que la vase des marais se tendait sous l’effet de ses muscles qui se tendaient sous sa colère, sous son envie plus que dévorante de remonter à la surface pour dégommer, de cette fabuleuse hache accrochée dans son dos et qu’il avait forgé lui-même avec les dents de certains de ses compères qu’il avait tué, au moins une centaine de pauvres êtres humains. Le colosse orc de deux mètres cinquante était impatient de se précipiter à l’assaut de la ville.

C’est devant ses yeux pleins de rage qu’Hector se décida à prononcer le discours qu’il avait préparé pour l’occasion.

« Mes frères, mes sœurs. Il est temps pour nous de remonter à la surface, je crois que j’ai été clair ses derniers mois à propos de cette décision que vous connaissez déjà. J’ai en effet fait vrombir de nouveau les forges des égouts que les trolls et les orcs créèrent il y a de cela trois ans et fait sortir de ces flammes une centaine d’armes à feu et des munitions pour tous. Là-haut, ils ont des armes plus perfectionnées que les nôtres. Au-dessus de nos têtes, ces hommes sont prêts à nous accueillir le sourire aux lèvres en pensant nous détruire tous à la fois d’une simple bombe, d’une rafale de balles venue du ciel, ou d’un tir de tank. Mais ce que ne savent pas ces hommes de là-haut, c’est que nous pourrissons pour certains de nous depuis une trentaine d’années sous leurs pieds, il regarda Barkunz en disant cela et lui lança un sourire qu’il lui rendit du coin des lèvres. Cela fait maintenant trente ans que les premiers d’entre nous sommes descendus ici les menottes aux mains dans le but d’y mourir. Ils voulaient que nous crevions ici comme des rats mais, même si de ceux qui m’ont désignés à notre arrivée ici comme chef, il n’en reste presque plus, nous sommes toujours là dans une unité parfaite et prêt à tout saccager. Mes frères, mes sœurs, aujourd’hui, et sans attendre, nous allons marcher sur Valendra et rendre notre propre justice. C’est maintenant que nous entamons un nouveau chapitre de notre histoire. Et moi, Hector, chef des brigands de Valendra qui depuis trente ans vous aide à vivre, vais mener notre peuple vers la victoire comme je le fait depuis des années ! »

Il leva sa patte vers le ciel afin de stimuler les troupes et mettre fin à son discours sous les hourras de milliers de renégats. Sous son bandana, le chat noir cligna du seul œil vert qui lui restait en souriant. Il venait d’accomplir ce qui mettrait en route le nouveau départ de son peuple.

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